8

 

La semaine qui suivit fut placée sous le signe d’une épouvantable version latine dont David et Moochie eurent le plus grand mal à triompher. David, quant à lui, n’était pas mécontent de ce dérivatif. Les règles d’accords, en monopolisant son esprit, chassaient de sa mémoire les images du funeste samedi passé sur la lande. De temps à autre, cependant  – et cela principalement lorsqu’il se trouvait au réfectoire, attablé devant une côte de mouton bouillie  – il ne pouvait s’empêcher de revoir les mains rouges de Maxwell Portridge, tirant l’aiguille, ravaudant un cadavre hétéroclite fait de poils et de plumes, mi-volatile mi-félin. Une bête impossible, cousue à gros points : un chien à cornes et sabots, un chat pourvu d’ailes. Où finissaient donc ces dépouilles grotesques ?

Maxwell les entassait-il dans une grange promue pour la circonstance « laboratoire » ou « hôpital de campagne » ? Ou bien les oubliait-il tout simplement dans la cour de la ferme, où elles noircissaient au fil des jours, faisant le bonheur des rats et des petits charognards ? Comme Barney, Maxwell Portridge était à sa manière un survivant de la nuit du bombardier. Un bien curieux survivant.

Bubble-Sucker, lui, avait repris son rôle de professeur distrait. Il traçait des équations d’une main molle, perdait le fil de ses théorèmes, oubliait de corriger les devoirs et jamais son regard ne se posait sur David ou sur Moochie.

« Je suis sûr qu’il n’osera plus nous interroger, avait conclu le gros garçon, on aura au moins gagné ça ! »

Le jeudi soir David se coucha en oubliant le traditionnel cachet bleu. Il fut toute la nuit poursuivi par des cauchemars absurdes où se mêlaient les petites autos tamponneuses du parking de Jonas Stroke et les bêtes ravaudées de Maxwell Portridge. Il se réveilla à quatre heures du matin, en larmes, et n’osa plus se rendormir. Les yeux grands ouverts, il se coucha sur le dos et regarda fixement la fenêtre, tandis que la sueur des mauvais rêves séchait lentement sur lui. Moochie respirait avec difficulté, comme à l’ordinaire, et David se boucha les oreilles avec les doigts pour ne plus entendre ce souffle d’agonisant.

L’aube le surprit ainsi, mort d’épuisement, les yeux cernés de lunules mauves. Deux heures plus tard, au réfectoire, il fut assailli par une brusque impression de menace, comme si une flèche, traversant au ralenti un air épaissi, se rapprochait peu à peu de ses omoplates. Il tourna la tête, cherchant à localiser le foyer d’ondes nocives, et rencontra le regard de Losfred Shicton-Wave fixé sur lui. Cette fois le jeune homme pâle l’examinait franchement, sans dissimuler sa curiosité, et sa bouche tremblotait telle une blessure fraîchement recousue.

« Il me regarde », pensa David comme il aurait dit : « Dieu ! Il y a un serpent à sonnettes dans le broc de chocolat ! »

Il ne put avaler une miette de son déjeuner et ne répondit pas aux questions de Moochie. Il avait les mains glacées et la respiration courte. Un bourdonnement uniforme lui emplissait les oreilles, l’isolant du monde extérieur.

Lorsqu’ils quittèrent le réfectoire, un garçon maigre, au crâne tondu, se détacha du groupe présidé par Shicton-Wave et se mit à remonter la colonne formée par les élèves. Il n’eut pas à jouer des coudes pour se frayer un passage car on s’écartait respectueusement à son approche. Ses yeux, d’un bleu trop clair, avaient la fixité des prothèses de porcelaine. Il ondulait avec une souplesse d’escrimeur, frôlant les collégiens sans jamais les toucher.

— C’est Bonnix, glapit Moochie avec un couinement de lapin étranglé, le lieutenant de Shicton-Wave. Il vient vers nous. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il nous veut ?

David était statufié. Le jeune homme au crâne tondu s’avançait, un sourire aux lèvres. Les muscles de ses mâchoires saillaient sous la peau grêlée de ses joues. À trois pas de David, il s’inclina cérémonieusement, et son manteau en s’entrebâillant laissa scintiller la poignée d’une longue dague fixée sur sa hanche.

— Le maître des Lames sollicite un entretien avec vous, cher seigneur, murmura Bonnix d’une voix doucereuse. La rencontre aura lieu durant l’office, dans l’allée du Dieu-Pan, derrière la chapelle.

David sentit la sueur lui piqueter le front d’un film huileux.

— Le maître des Lames ?… répéta-t-il stupidement, puis il se rappela que Shicton-Wave était président du club d’escrime.

— Votre réponse, gentilhomme ? nasilla Bonnix, la bouche narquoise.

— J’y… J’y serai, bégaya David, sans trop savoir ce qu’il disait.

Le jeune homme salua à nouveau, avec la même déférence outrancière, et le pommeau de la dague brilla encore une fois.

— Je transmettrai, seigneur, fit-il avant de s’éloigner en faisant claquer son manteau.

— Tu ne vas pas y aller tout de même ? balbutia Moochie dès que le messager se fut perdu dans la foule des collégiens. Il se payait ta tête, tu n’as pas compris ?

David se mordilla la lèvre sans répondre. Il savait déjà qu’il irait, qu’il ne pouvait pas faire autrement que de se rendre au rendez-vous.

« La chose était écrite », songea-t-il en avançant mécaniquement vers la chapelle.

— Tu es fou ! ragea Moochie.

Mais sa voix était lointaine.

Au moment d’entrer dans l’église, David fit un sauf de côté et se mit à longer le mur entre les haies defusains. Le sort en était jeté. Il avait soudain très chaud et respirait avec difficulté. Dans sa tête dansait l’image de la dague. « Ils vont te torturer, lui souffla un démon intérieur, ils te crèveront les yeux et… — Mais non, coupa-t-il à mi-voix, c’est de la frime, rien d’autre. Comme ces poètes romantiques français qui portaient toujours sur eux un pistolet et une bague creuse remplie de poison. Un truc pour t’épater, ou pour s’épater soi-même ! Du guignol à usage interne ! »

Il avait contourné le bâtiment et se trouvait maintenant à l’entrée du jardin, dans l’allée du Dieu-Pan.

Dans la lumière avare de l’automne, les feuillages du parc paraissaient noirs, réellement noirs, comme si un jardinier fou s’était amusé à peindre chaque buisson à l’aide d’un flacon d’encre de Chine. La voûte des arbres formait un tunnel aux parois mouvantes, une sorte de boyau parcouru par un mouvement péristaltique continuel. Le garçon pâle se tenait tout au bout de l’allée de gravillons, immobile, les mains croisées dans le dos, dans la posture d’un général méditant dans la chambre des cartes du grand état-major. Son manteau noir au col relevé avait quelque chose d’une redingote. Tel qu’il était, exposé à la bourrasque, les cheveux en bataille, entouré d’un halo de feuilles jaunes arrachées aux branches par le vent d’automne, Losfred Shicton-Wave évoquait ces vieilles gravures surchargées des romans gothiques anglais : un jeune lord aux joues creuses, au regard fiévreux, pris dans le tourbillon d’un orage naissant. David avançait au ralenti, la gorge sèche. Les gravillons soulevés par les rafales lui cinglaient méchamment les pommettes.

— Connaissez-vous ces vers du poète Ossian, fit soudain la voix rauque du jeune homme pâle :

 

Levez-vous, ô vents orageux d’Erin ;

Mugissez, ouragan des bruyères ;

Puissé-je mourir au milieu de la tempête,

Enlevé dans un nuage par les fantômes irrités des morts.

 

» Non ? Chateaubriand y fait allusion dans une page de René. Mais peut-être ne lisez-vous pas non plus les poètes français, monsieur Sarella ?

David demeura coi. Shicton-Wave le considérait de ses yeux délavés, gris-bleu. Ses mains bougèrent comme des bêtes d’os, décrivant dans les airs des arabesques d’hypnotiseur de foire.

— Je vous observe depuis votre arrivée, reprit-il. Vous n’êtes pas comme les autres, je l’ai tout de suite senti. Les gosses de votre âge sont généralement d’affreux petits porcs mal lavés. Des masturbateurs chroniques toujours occupés à amidonner leurs mouchoirs dès que la lumière s’éteint dans les dortoirs. Oui, oui… de sales petits jouisseurs sans idéal, leur vie se résume à quelques bagatelles : une glace à la fraise, un soda, un film d’épouvante, des illustrés stupides, quelques photos de filles à poil qu’on reluque en cachette… Une misère. Mes amis et moi les surnommons des « cochons de guimauve ». C’est, dans notre bouche, un terme assez méprisant.

Il se raidit, rejeta ses cheveux en arrière d’un mouvement de tête qu’on aurait pu prendre pour un spasme tétanique.

— Vous êtes différent, aboya-t-il en pointant sur David un index aux articulations protubérantes.

Il parlait d’un ton haché, déplaçant curieusement les accents toniques, coupant ses mots d’un tiret de silence, comme s’il les renvoyait à la ligne.

— Je vais vous montrer quelque chose, commanda-t-il, venez avec moi.

David transpirait abondamment. Sous son manteau sa chemise n’était plus qu’un torchon mouillé. Il accompagna Shicton-Wave dans sa déambulation, remontant une allée déserte jalonnée de fusains taillés en pointe. Le vent les frappait en plein visage, leur mettant sur les lèvres un goût de sel.

— Là ! hoqueta brusquement le garçon pâle en désignant une touffe d’herbe. Agenouillez-vous et creusez, avec vos mains, vite.

David ouvrit la bouche de saisissement, puis, sans réfléchir, obéit. Shicton-Wave lui faisait peur, il lui apparaissait comme l’un de ces êtres exaltés qui sont capables de tout lorsqu’on les contrarie : de fondre en larmes ou de vous arracher les yeux en poussant des cris d’orfraie. La terre était molle et grasse ; très vite ses doigts rencontrèrent un sac de plastique. Il contenait un revolver de calibre 22 pour tir à la cible, ainsi qu’une boîte de cartouches. Il y avait aussi un couteau à cran d’arrêt et un rasoir de barbier.

— C’est bien, souffla Shicton-Wave, enterrez-le à nouveau.

Quand ce fut fait, ils reprirent leur marche. Le garçon pâle désigna encore deux endroits. L’un au pied d’une statue de penseur grec, l’autre entre les racines d’un chêne. Cette fois les sachets de nylon contenaient des rations alimentaires, et un sac de couchage militaire soigneusement roulé.

— Vous comprenez ? chuchota Losfred. Il y en a à travers tout le parc. Mes amis et moi-même en connaissons les emplacements exacts. De mémoire. C’est une grande marque de confiance que je vous témoigne en vous révélant nos cachettes de survie.

— De survie ? bégaya David.

— Oui. Nous sommes quelques-uns à ne pas vouloir rester les bras croisés devant les assauts du destin. Notre club, les Jeunes Lames, sert en fait de paravent à une confrérie beaucoup plus secrète… et beaucoup plus fermée : le club des Survivants.

David hocha la tête sans comprendre. Il avait les mains pleines de terre. Shicton-Wave s’agenouilla à ses côtés pour l’aider à enfouir le sac de couchage.

— Ces caches peuvent nous sauver la vie, dit-il d’un ton dur. Dans un mois, dans un an, qui sait ? Nous vivons dans un monde de fous. La troisième guerre mondiale peut éclater demain, à l’improviste… Et ceux qui ne seront pas morts devront alors survivre, comme des loups. Le club des Survivants vise à organiser cette meute. Une meute de jeunes mâles bien entraînés… féroces.

Il se redressa, frotta ses mains sur son manteau et regarda furtivement autour de lui, en remuant la tête par saccades, à la manière d’un oiseau de proie.

— Oui, renchérit-il, la guerre nous surprendra tous dans nos lits. Il n’y aura probablement aucune déclaration préalable… rien qu’un échange nucléaire décidé dans le secret d’un bunker par une demi-douzaine de vieillards. Un soir, nous nous coucherons, en pensant à la version latine du lendemain. Et au matin… des ruines. Partout, à l’horizon. Des ruines fumantes. C’est inévitable. Tous les astrologues sont d’accord. C’est pour bientôt, c’est imminent.

Il avait approché son visage de celui de David et parlait en martelant chacun de ses mots.

— Demain. Pensez-y, Sarella. Je sais que vous avez survécu une fois à une catastrophe. Il m’est arrivé une histoire analogue. En fait, chaque membre du club des Survivants a parcouru son propre chemin de croix. Ils n’en sont pas ressortis brisés, réduits à l’état de loques, mais bel et bien nantis de dents et de griffes férocement acérées. Nous avons tous reçu le baptême de la souffrance et de l’horreur, et ce contact nous a profondément changés. Je crois qu’en dépit de votre jeune âge il y a une place pour vous dans nos rangs. On vous a frappé, frappez à votre tour. Devenez un loup. Il vous reste peu de temps pour affûter vos griffes, songez-y.

Il se lança soudain dans une marche hargneuse, meurtrissant les cailloux comme s’il voulait leur faire du mal.

— Nous répétons en secret, fit-il, le dimanche, lorsque nous avons quartier libre. Nous nous levons très tôt quand tout le monde dort, nous venons ici, déterrer les armes, puis nous décrochons vers une position de repli. Chacun connaît son rôle par cœur. Nous n’étions qu’une bande d’adolescents, nous sommes devenus une légion bien entraînée. Si la région était ravagée par un échange nucléaire, nous saurions nous organiser en meute de francs-tireurs. Notre but est maintenant de creuser des casemates camouflées dans les bois. Peut-être même de construire un abri antiatomique. Grâce aux relations de mon père, je pense pouvoir bientôt me procurer une série de combinaisons protectrices du même type que celles en usage sur les sites nucléaires. Nous sommes prêts, la catastrophe peut se produire, s’il nous est donné de survivre une fois de plus, nous serons les seigneurs de ce champ de bataille.

Il s’immobilisa, fixant David avec une intensité menaçante.

— Dites-moi que je ne me trompe pas, Sarella ? J’espère que je n’use pas ma salive pour rien. Vous n’êtes pas comme ces pauvres types de Triviana qui pleurent depuis quarante ans sur leur fameuse nuit du bombardier et qui n’en ont tiré aucune leçon, n’est-ce pas ? Ce sont des moutons lamentables, de la viande pour abattoir, alors que la catastrophe aurait dû les transformer en surhommes.

David bafouilla une vague dénégation. Shicton-Wave parut s’en contenter, il consulta brièvement sa montre et annonça qu’il était temps de rentrer.

— Réfléchissez à tout cela, mon vieux, conclut-il. Je ne veux pas vous forcer, mais il me serait désagréable de vous voir emboîter le pas aux vieilles lopes de Triviana. Ce Barney Coom est un clown et un faible, évitez de le fréquenter, vous valez mieux que ça.

 

Moochie bouda tout le reste de la journée et David ne chercha nullement à le tirer de sa morosité. Son amitié pour le gros garçon n’était pas assez forte pour qu’il souffrît de cette brouille. D’ailleurs, il avait l’esprit entièrement occupé par sa rencontre avec Losfred Shicton-Wave. Qu’un personnage aussi étrange s’intéressât à lui l’emplissait d’une fierté inexplicable. Pourtant il n’était pas sot, et flairait sans peine l’aura nocive qui entourait le garçon pâle. Shicton-Wave avait tenté d’établir entre eux un lien de complicité… ou plutôt de « fraternité ».

« Nous sommes tous des survivants », avait-il déclaré. Qu’entendait-il exactement par là ?

Le soir même, alors qu’ils se trouvaient au réfectoire, Moochie quitta son air renfrogné et s’évertua à détendre l’atmosphère en risquant une plaisanterie un peu bête. Mais David ne prêta aucune attention à ce pauvre assaut diplomatique, il avait la tête ailleurs. Comme ils quittaient la salle, Bonnix se glissa à sa hauteur et lui chuchota : « À ce soir, monsieur Sarella, à minuit. Tenez-vous prêt, je passerai vous chercher. »

Il avait lâché sa tirade la bouche en coin, comme un conspirateur de cinéma. Il ne lui manquait que la cape couleur de muraille et le feutre à plumes noires… d’ailleurs n’en possédait-il pas déjà la dague ?

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? gronda Moochie. J’ai bien entendu qu’il te parlait.

— Ça suffit, trancha David, tu ne vas pas me faire une scène de ménage, non ? Tu veux qu’on nous prenne pour des pédés ?

L’argument porta, et le gros garçon se rejeta en arrière, la bouche tremblotante.

Dans la chambre, ils s’étendirent chacun sur leur lit, sans un mot. Moochie feignit de s’absorber dans le dépouillement d’une revue d’aéromodélisme. L’atmosphère était lourde, empoisonnée. David s’aperçut avec surprise qu’il s’en moquait totalement. Enfin le coup de sifflet traditionnel sonna l’extinction des feux. Moochie passa dans la salle de bains, absorba ses multiples médicaments et se mit au lit. David demeura immobile sur sa couverture, tout habillé, le cerveau en feu. La sueur de la nervosité imprégnait ses sous-vêtements et il avait l’impression d’avoir la fièvre. Moochie reniflait en se tortillant entre ses draps. La nuit submergeait le collège, et les corridors s’emplissaient de craquements étranges. Les lattes des parquets craquaient, les armoires résonnaient tels des tambours maltraités par des fantômes. On eût dit qu’une armée d’invisibles vandales s’acharnait sur les meubles, l’encadrement des fenêtres, ou s’amusait à triturer les poignées de porte pour effrayer les dormeurs. Soudain un tapotement d’ongles grelotta sur le battant. Ce fut rapide et presque inaudible pour une oreille non prévenue. David hésita. Il eut fugitivement conscience de mettre le doigt dans un engrenage déplaisant, mais cette sensation ne fit que l’effleurer. Il se leva, jeta un bref regard à la grosse masse de Moochie emmitouflé dans ses draps et éprouva un mélange confus de tendresse et de mépris. Pauvre. Moochie qui dormait, à l’abri des interdits et des punitions, pauvre Moochie, si respectueux des règles, lui qu’on respectait si peu…

David se leva. Peut-être allait-il enfin cesser d’être un enfant ! Le club des Survivants était comme une perche tendue par le destin, il en avait l’intuition. Les « grands » allaient lui communiquer leur force, leur savoir, ils le transformeraient en jeune loup, en… guerrier !

Dieu ! S’il avait eu des griffes et des dents lors de l’agression, il aurait pu sauver M’man, il se serait jeté sur les voyous pour les anéantir, mais à cette époque il n’était encore qu’un gamin, un gamin abreuvé de séries télévisées, de bandes dessinées, d’ice-creams et de pop-corn. Un « cochon de guimauve » comme avait dit le jeune homme pâle. Une grenouille stupide aux bras mous. Un batracien à taches de rousseur qui avait peur du noir. Un inutile.

Ce souvenir le flagella et il ne fit qu’un bond jusqu’à la porte. Bonnix se tenait là, dans l’obscurité, entre deux bustes d’empereurs romains au profil effrité. Il avait jeté son manteau noir sur ses épaules et l’on voyait qu’il était torse nu sous le vêtement. Le manche de sa dague luisait à sa ceinture.

— Sarella ? dit-il d’un ton où perçait une certaine raillerie. Vous dormiez déjà ? Peut-être est-il trop tard pour vous ? Le maître des Lames m’envoyait pour vous inviter à une partie de chasse. Dois-je lui dire que vous étiez déjà en… bonnet de nuit ?

David passa dans le couloir, referma la porte. La lumière de la lune tombait, bleue, des hautes fenêtres, découpant des rectangles de fer sur le sol. Les crânes des penseurs grecs luisaient, billes d’os caressées par une lueur froide ; le corridor s’étirait, semé de flaques blêmes et de chicanes ténébreuses, les chuchotements y couraient en s’amplifiant, à la manière des échos qui enflent dans les couloirs d’avalanche.

— Une partie de chasse ? bégaya David. Mais il est minuit. Nous n’avons pas le droit de sortir du collège.

Bonnix renifla avec mépris et se drapa dans sa cape.

— Très bien, je dirai au maître des Lames que son invité a eu peur des pions.

— Non, coupa David, je viens.

Mentalement il s’injuria. Pour avoir hésité, mais aussi pour avoir dit oui.

— Alors, par ici, lança le messager en rasant les murs avec ostentation.

Il pastichait les comploteurs de mélodrame, faisant voler son manteau avec superbe, se tortillait comme un passe-muraille, déjouant les pièges des obstacles. À un moment, il se mit à zigzaguer entre les bustes de plâtre, les frôlant au plus près, prenant mille risques inutiles. David ruisselait de sueur.

« Il veut m’éprouver, songea-t-il, voir si je me dégonfle. »

D’arabesque en louvoiement, ils atteignirent le rez-de-chaussée, là où les grandes baies vitrées s’ouvraient sur une terrasse semée de gravillons blancs. Une demi-douzaine de garçons attendaient, silencieux, accoudés à la balustrade. La lune leur sculptait des visages de craie aux lèvres violettes. Shicton-Wave s’approcha.

— Heureux que vous chassiez en notre compagnie, dit-il d’une voix que le chuchotement rendait affreusement sifflante. Vous verrez ainsi comment nous cultivons la part animale de notre nature. Bonnix vous expliquera cela. Si la chose vous plaît vous serez des nôtres.

Il se détourna aussitôt et rejoignit les autres garçons. Le mouvement rapide fit claquer sa cape. Bonnix se pencha vers David.

— Il s’agit de retrouver le sens de l’instinct, murmura-t-il, de rapprendre les techniques de chasse que nous possédions au début des temps. Pour capturer un animal, il faut avoir des muscles d’animal, il faut redevenir prédateur…

— Je ne comprends rien à ce que vous me racontez, balbutia David. Que sommes-nous censés faire ?

Bonnix gloussa de façon déplaisante.

— Nous allons passer la nuit dans la forêt, à chasser une proie avec nos mains et nos dents pour seules armes, comme le faisaient jadis les hommes des cavernes.

Il émit un claquement de langue irrité, et dit précipitamment :

— Allons, assez parlé, cela commence. Mettez-vous nu et passez votre corps à la graisse ; il y en a un pot, là, sur le sol.

David réprima un sursaut, mais déjà les jeunes gens, rejetant capes, manteaux et pantalons, se dénudaient dans un parfait ensemble. Une pensée horrible traversa l’esprit du jeune garçon : « Mon Dieu ! Ce ne sont que des pédés qui ont inventé cette histoire de chasse nocturne pour aller se tripoter dans la forêt, au clair de lune. »

Il faillit battre en retraite, puis comprit qu’il s’agissait sûrement d’un test destiné à l’éprouver et il se déshabilla.

Il eut tout de suite très froid et son scrotum se rétracta entre ses jambes. Il avait honte également de son absence de musculature et de pilosité pectorale. Une fois de plus, il prit conscience qu’il n’était qu’un gosse à la peau trop tendre. Devant lui, les jeunes gens exhibaient des cuisses et des poitrines velues, de gros sexes jaillissant de pubis touffus. Par bonheur, ils ne lui prêtaient aucune attention et se contentaient de s’enduire de graisse, tels des nageurs qui s’apprêtent à plonger dans une eau glacée.

— En Amazonie, commença Bonnix, lorsque les garçons atteignent l’âge de douze ans, on les abandonne nus dans la jungle, et ils doivent y survivre cinq jours par leurs propres moyens. C’est une pratique qu’on ferait bien de ressusciter chez nous pour endurcir les mouflets…

David choisit de ne pas répondre. La graisse puait et lui poissait tout le corps. Il essaya de se persuader qu’il ne sentait plus le vent froid de la nuit. À présent le pot était vide. Shicton-Wave ébaucha un geste, et les jeunes gens formèrent une file indienne ; lui emboîtant le pas, ils descendirent l’escalier de marbre qui menait au parc. Ils ne se pressaient pas, et avançaient avec une lenteur nonchalante, comme s’il leur était indifférent d’être surpris. Bonnix et David fermaient la marche. Le jeune garçon était assailli par un tumulte de sensations contradictoires, la honte, la peur, l’excitation.

« Ils dorment, songea-t-il en jetant un coup d’œil vers les fenêtres des dortoirs, ils dorment tous comme des imbéciles, et moi, moi, je vais chasser avec les loups. Je marche sur les traces de la meute, nous allons courir et hurler à la lune. C’est la vie, la vraie vie, celle qui fait battre le cœur plus vite, rugir le sang dans les veines. Dors, Moochie, dors, en rêvant à tes maquettes de plastique peint, tu n’es qu’un gosse avec des distractions de gosse. Ne sens-tu pas qu’il y a autre chose ?»

Il tremblait à présent, de froid et d’exaltation. Les garçons blancs descendaient l’escalier, statues échappées des piédestaux enracinés dans les fougères. La procession gagnait chaque seconde en irréalité et la brume stagnant au ras de la pelouse bougeait en volutes molles sous les pieds des marcheurs.

« Ils vont se changer en loups-garous », pensa subitement David dans un début de panique. « Ils vont se couvrir de poils comme dans les films, et se déformer ; avec d’horribles gargouillis de boyaux dilatés ! Alors ils m’encercleront et je comprendrai que j’ai été victime d’un piège, d’un piège dans lequel ils font tomber chaque nouvel élève qui débarque au collège. »

Il s’emballait, jetant des coups d’œil égarés autour de lui. Mais déjà une autre hypothèse, plus effrayante, se dessinait : « Ce sont des pédés, ils vont t’entraîner dans une clairière et t’enculer à tour de rôle. Bon sang ! Comment as-tu pu être assez con pour couper dans ces histoires de chasse, de meute, et de je ne sais quoi ? Tu n’es vraiment qu’un gosse, ta place est avec Moochie, là-haut… »

Brusquement il se prit à regretter l’espace clos et rassurant de la petite chambre. Pourquoi ne dormait-il pas sous ses couvertures, un illustré froissé entre les mains, au lieu de se balader dans le parc, la bite à l’air, le corps couvert de graisse dégueulasse ?

Au même instant il se raidit. Le portier était là, debout près de la fontaine. Il les avait vus, il allait donner l’alarme, le portier, il…

La main grasse de Bonnix se posa sur son épaule.

— Pas de panique, Sarella, le portier est avec nous, il nous approuve, c’est notre instructeur de close-combat.

— Avec… nous ?

— Oui, ça lui plaît de voir que tous les jeunes de ce pays ne sont pas des cochons de guimauve. Il nous a à la bonne. Vous voyez que vous n’aviez rien à craindre des pions !

Encore une fois David ne sut s’il était soulagé ou effrayé par cette révélation. La complicité du portier lui assurait l’impunité, soit, mais elle aggravait l’atmosphère trouble du collège.

— L’animalité, rêva Bonnix, c’est là-dessus qu’il faut se concentrer. Tenter de retrouver la bête qui dort en nous, récupérer tous nos instincts oubliés, décupler nos sens infirmes. Deviner dans la nuit l’approche d’un ennemi rien qu’à son odeur. Notre odorat est tellement atrophié. Un vrai survivant doit savoir vaincre toutes les répugnances : flairer les excréments d’un gibier, mordre dans la chair chaude sans s’étouffer avec les poils du pelage, éventrer une bête avec ses dents et ses ongles, fouiller dans ses intestins. Oui, étape après étape, il faut retrouver la vitalité sauvage dont la société moderne nous a dépouillés. Il faut récupérer notre seul bien véritable, le seul qui nous servira à quelque chose après l’holocauste : la bestialité !

Et il répéta ce terme avec une gourmandise équivoque : « La bestialité ». David se sentit gagné par le vertige. Le regard du portier glissait sur lui, tissant les liens d’une louche connivence.

« Il faut rompre, lui chuchota une voix intérieure, briser le fil avant qu’il ne soit trop tard. Tu n’as rien à faire avec ces fous.

— Si, protesta-t-il mentalement, ils vont m’apprendre à lutter, à me battre… à devenir dangereux pour les autres. Je ne veux plus être une victime. C’est fini, fini… »

La colonne se figea aux abords de la forêt. Shicton-Wave leva la main, annonçant le départ de la course.

— Au signal, jette-toi dans les bois, haleta Bonnix, fonce sans t’occuper des branches ou des épines… Et si tu vois un animal, n’importe quoi… chat, chien, lapin, essaie de le tuer avec tes mains. Essaie.

Le bras du jeune homme retomba. Une décharge électrique jeta David en avant ; vers le mur bruissant de la forêt. Les bras tendus, il se rua dans l’obscurité des bois, et tout de suite la douleur le flagella. Douleur des branches qui cinglaient son torse, des épines qui déchiraient ses cuisses, des cailloux qui entaillaient ses pieds. La forêt se refermait sur lui comme une mâchoire, le broyant, l’écorchant, le réduisant à l’état de pulpe douloureuse. À plusieurs reprises il tomba dans la boue, se lacérant les côtes à l’écorce des arbres. Chaque fois il se releva et reprit sa course en gémissant. Il savait obscurément qu’il se punissait, qu’il saisissait l’occasion pour infliger une bonne correction à l’insupportable marmot qui avait osé sortir indemne de l’accident dont sa mère avait été victime. Il aurait voulu tomber dans un champ d’épines, s’effondrer dans les ronces, s’empaler sur les basses branches. Il aurait aimé n’être plus qu’un écorché hurlant au milieu des bois, une silhouette rouge laissant derrière elle des traces sanglantes. Mais il s’effondra en sanglotant après qu’une tige flexible lui eut cinglé le ventre. Il se recroquevilla sur la mousse spongieuse, assailli par un millier de souffrances éparses. Son torse et ses jambes lui cuisaient de façon intolérable et il saignait d’une coupure à l’épaule. La forêt l’écrasait, lui faisait sentir son infirmité. Il était presque aveugle, et si des bêtes l’entouraient à présent il ne les voyait pas, il ne les sentait pas. Pire : il ne devinait même pas leur approche. Il n’était qu’une proie. Sa viande : une viande à gibier. Il était né pour périr sous la griffe. Il ne serait jamais un prédateur, jamais.

Il resta longtemps en boule, la tête dans les mains, écoutant la douleur courir sur sa peau, essayant de retenir ses larmes. Puis des craquements s’élevèrent, et Bonnix apparut dans un rayon de lune. Il portait une cape sur son épaule et un flacon d’argent à la main. Sans un mot il jeta le vêtement sur le corps meurtri de l’enfant et dévissa le bouchon de la flasque.

— Belle course, n’est-ce pas ? dit-il enfin. Le maître des Lames a attrapé un chien. Il l’a étranglé d’une seule main, d’une seule. J’étais là, je l’ai vu. La bête gigotait au bout de ses bras. Un sale roquet qui chiait et pissait en sentant venir la mort. Le maître l’a laissé se vider à sa convenance, sans se soucier de l’urine ou des déjections. C’était beau, très beau… Cette bête pantelante et ce bras blanc, ces doigts enfoncés dans le pelage. La forêt noire autour du sacrificateur, et toute cette merde, cette merde… Voilà un magnifique sujet de tableau. Pourquoi les peintres ne sont-ils plus capables de brosser des images aussi grandioses ? Quand je vois toutes ces toiles décadentes qui emplissent les musées j’ai envie de vomir. Des taches, des rayures, des gribouillis d’attardés mentaux. Dieu, Losfred a raison, il est grand temps que l’holocauste vienne balayer tout ça !

Il porta la flasque à sa bouche, but, toussa. David serrait les dents pour les empêcher de claquer. Le brouillard se glissait entre les racines, stagnait dans les trous en remous tumultueux. Le jeune garçon drapa la cape sur son corps, le froid anesthésiait sa souffrance. Bonnix lui toucha l’épaule, là où il saignait.

— C’est bien, dit-il sentencieusement, tu as su trouver l’élan vital, tu ne t’es pas ménagé, je n’aurais pas cru ça de toi. Je pensais que tu reculerais, comme un gosse. Quand je t’ai vu plonger dans les ronces j’ai eu envie d’applaudir. Ça aussi c’était beau ! Quel panache ! Je ne sais pas si j’en aurais eu le courage à ton âge. Losfred sera content. Très content.

David esquissa un pâle sourire que l’autre ne pouvait voir. Bonnix lui passa le flacon de métal. Il accepta. C’était du kirsch. Il prit plaisir à cette morsure qui lui dévorait la langue et la gorge. La voix sournoise qui hantait ses nuits revint à la charge : « Idiot, sifflait-elle, tu te crois malin parce que tu es assis, cul nu sur la mousse avec un grand connard qui te tient des propos plus que douteux sur la joie de tuer et de souffrir ? Réveille-toi, sacrédieu ! Réveille-toi !»

Mais il ne bougea pas.

— Losfred, dit-il d’un ton hésitant, il m’a parlé d’un lien entre nous tous… un point commun : la survivance.

Bonnix but et hocha la tête. Il ne paraissait pas souffrir du froid. La rosée avait trempé son corps mais il ne frissonnait pas. Mollement étendu sur la mousse, il était aussi à l’aise que sur le sable d’une plage.

— C’est vrai, lâcha-t-il, il y a un lien de sang qui unit tous les membres du club. Il y a trois ans, Losfred a eu un accident d’avion. Le zinc s’est crashé dans le désert du Nevada avec ses soixante-quinze passagers. Losfred était le seul survivant de la catastrophe. Il a dû rester dix jours au milieu des macchabées, à attendre les secours.

— Mais pourquoi ne les a-t-il pas enterrés ?

— C’était du roc, partout, tout autour. Et puis il était épuisé. Tu imagines la force qu’il faut posséder pour ensevelir soixante-quinze cadavres ? Il est sorti de l’épave, mais le soleil était trop fort, et il n’y avait aucun endroit où s’abriter. Alors il a dû revenir se terrer au milieu des morts. La chaleur était terrible, et les corps ont très vite commencé à se décomposer. C’était comme s’il avait campé au centre d’un charnier. Pour ne plus avoir sous les yeux le travail progressif de la pourriture, il a recouvert les dépouilles à l’aide de ces petits plaids écossais qu’on trouve dans les avions. Il a attendu dix jours. Avec les mouches, et l’odeur. L’odeur… Depuis il ne mange plus que du pain d’épice et du lait glacé, et la vue d’une couverture à carreaux le rend fou de terreur. Survivre, il sait ce que cela signifie. Il a beaucoup à nous apprendre. C’est une grande chance pour nous d’être ses amis.

— Dix jours ? répéta David.

— Oui. Dix jours à regarder les couvertures s’affaisser, s’engluer, à voir suinter les sanies. À suivre les progrès de la décomposition. Et les mouches… As-tu pensé aux mouches ?

— Les mouches ?

— Partout, comme un brouillard bourdonnant. Elles courent sur ton visage, essaient d’entrer dans tes narines et dans ta bouche. Elles te prennent pour un cadavre, elles veulent manger ta langue. Un succulent morceau, la langue ! Pour les fuir, Losfred se cachait lui aussi sous une couverture. Il ne rêvait plus que d’une chose : avoir un jerrycan d’essence à portée de la main, arroser l’épave et mettre le feu… brûler toute cette chair putréfiée, tous ces insectes aux pattes collantes. Il dit qu’aujourd’hui encore il lui arrive de sentir le fourmillement des insectes sur sa peau ; alors il part prendre une douche froide et se frotte au gant de crin, jusqu’à en avoir le cuir rougi. La nuit, les scorpions et les mille-pattes, la vermine qui dort le jour sous les rochers pour fuir le soleil, sortaient pour ramper vers l’épave, en quête de nourriture. Losfred, grelottant de froid, devait alors se hisser sur un morceau d’aileron pour échapper à leurs mandibules. C’était l’horreur. Au bout de dix, jours les secours sont arrivés. Ils ne croyaient pas retrouver le moindre survivant. Losfred en est resté marqué. C’est à ce moment qu’il a compris la nécessité d’apprendre à survivre et de s’entraîner en vue, de l’épreuve finale. D’ailleurs tout le monde aujourd’hui en a plus ou moins conscience. Pourquoi crois-tu que les gens font du jogging ou de la musculation ? Pour avoir un beau corps, soit, mais pourquoi avoir un beau corps si ce n’est pour s’en servir ? Et le but du muscle, c’est la violence, la force.

Il s’interrompit pour boire une nouvelle gorgée de kirsch.

— Losfred dort très mal depuis cet accident. Certaines nuits, il est somnambule. Il se lève, prend un jerrycan d’essence qu’il conserve en permanence dans son armoire et déambule en état de transe à travers le dortoir des petits. Il regarde tous les corps endormis sous les couvertures et sa bouche se crispe spasmodiquement. Je le suis pas à pas, car je sais qu’à ce moment il croit voir les cadavres de l’accident. Je le suis, comme son ombre, pour l’empêcher d’arroser les élèves d’essence et de jeter une allumette dans la flaque…

David se recroquevilla sous la cape. Un frisson de peur érigea le duvet de ses bras.

— Si un jour je ne me réveille pas, continua Bonnix, il se pourrait bien qu’il aille jusqu’au bout et qu’il incendie tout le collège.

— Mais il faudrait le réveiller ! lança David. Le réveiller dès qu’il se lève.

— Surtout pas ! trancha le jeune homme. Il est plongé dans une transe si profonde que ça le rendrait fou, ou qu’il avalerait sa langue. Non, il faut simplement le suivre, un seau de sable à la main au cas où…

Il émit un soupir avant d’ajouter :

— Mais parfois je suis si fatigué… Il me faudrait un remplaçant, un aide qui assurerait la garde à ma place. Une sorte de sentinelle de l’amitié.

Il hésita, suçota le goulot de la flasque avant de laisser tomber :

— Vous pourriez peut-être m’aider, vous, Sarella ? On prétend que vous êtes insomniaque. Ce serait l’occasion de cesser de vous droguer, et de vous rendre utile, non ?

— Bien… Bien sûr ! bégaya David. Ce serait un honneur.

— Oui, oui ! sifflota Bonnix, voilà qui est parfait. Vous prendriez la garde un jour sur deux. Du reste il ne faut pas trop dormir, cela amollit. Napoléon ne dormait que trois heures par nuit.

— Ha ?

— Je vous l’assure.

Le silence s’installa, seulement troublé par les bruits de la forêt et les cris des bêtes.

— Je vais pisser, annonça Bonnix, toujours étendu.

Il urina sous lui, sans se lever, et le jet doré qui éclaboussait ses cuisses se perdit dans la mousse.

— Allons, camarade, ricana-t-il, ne tournez pas la tête. Il faut vaincre les sottes répugnances. Vous n’ignorez pas qu’on peut survivre en buvant sa propre urine, n’est-ce pas ? Alors pourquoi faire la grimace pour quelques centilitres de liquide ?

— Et vous, lança David, quel lien entretenez-vous avec la survivance ?

Bonnix soupira.

— Oh ! Moi, c’est plus simple, presque banal. Mon père était joaillier. Souvent il allait livrer des bijoux à domicile, chez des clients. La plupart du temps, il s’agissait de pièces retouchées qu’il fallait soumettre à l’appréciation de l’acheteur. Mon père m’emmenait avec lui. En partie pour m’apprendre le métier, mais aussi parce qu’il croyait qu’il ne viendrait à l’idée de personne qu’un homme tenant un petit garçon par la main puisse transporter des bijoux. En cela il se trompait lourdement.

— On vous a agressés ?

— Oui, un soir d’hiver, alors qu’il neigeait. Cette fois-là, il transportait une mallette bouclée à son poignet par un bracelet de fer. Je m’étais installé à l’arrière de la voiture et je bouillais d’impatience. Mon père m’avait promis une descente chez Dicky Railways, le fabricant de trains électriques miniature, et je dressais déjà dans ma tête la liste des pièces à réclamer : un tunnel, un passage à niveau, une supermotrice Michigan. Lorsqu’il concluait une affaire importante, mon père était toujours généreux. Cela ne durait que l’espace d’une soirée, et il fallait en profiter.

» Il me semble que je le revois encore, assis à l’avant. Il faisait froid dans la voiture, et chaque fois qu’il ouvrait la bouche, ses mots se changeaient en petits nuages de fumée. Je pensais toujours au tunnel. Un beau tunnel recouvert d’herbe synthétique… et puis il y avait tous ces personnages miniature dont on pouvait saupoudrer le décor : un chef de gare au bras levé, un homme portant des valises, une femme tenant un enfant par la main, un militaire, son sac sur l’épaule, un gros nègre remorquant un chariot à bagages. Ces petits bonshommes me fascinaient plus que le reste. J’aurais voulu en posséder des boîtes entières, m’en remplir les poches et les faire couler entre mes doigts comme des poignées de sable. Je crois que le train n’était pour moi qu’un alibi, un prétexte pour acheter sans cesse de nouvelles figurines. J’avais lu Swift, et je pense que l’histoire de Lilliput m’avait un peu tapé sur la tête. Je rêvais en soufflant des petits ballons de buée… et soudain la portière avant droite s’est ouverte violemment. J’ai vu le canon d’un fusil scié, puis les détonations m’ont déchiré les oreilles. Le rembourrage des sièges s’est envolé du cuir lacéré des coussins. J’ai cru qu’il neigeait à l’intérieur de la voiture… qu’on avait arraché le toit et qu’il neigeait sur nos têtes. Mon père a été plaqué sur son siège, comme s’il venait de recevoir un coup de poing dans le ventre. Un revolver s’est faufilé par la vitre latérale droite et lui a tiré dans l’oreille. À bout portant, ça a fait “vlouuuff !” et j’ai été éclaboussé par des choses gluantes et rouges. Je suis tombé à bas de mon siège. Des types que je ne pouvais pas voir criaient : “La mallette, bordel, arrache-lui la mallette”, et encore : “Je ne peux pas, elle est attachée à son bras, par une chaîne.”

» Puis cette phrase est tombée, plus horrible que tout le reste : “Alors coupe-lui la main !”

» Ils lui ont posé le bras sur le tableau de bord pour lui trancher le poignet, à la hache.

» La lame a coupé l’os puis s’est fichée entre les cadrans lumineux. Ils ont pris la valise et rejeté la main coupée, comme on se débarrasse d’un détritus. J’étais couché sur le plancher, à l’arrière, et la main est tombée sur mon dos, entre mes omoplates, comme une bête inerte et pesante. Je n’ai pas osé bouger, ni l’écarter ou la balayer. Je suis resté immobile, le nez sur le tapis de caoutchouc, avec la main coupée de mon père qui saignait sur mon dos, se vidant lentement. Des rigoles de sang me coulaient dans le cou, traversaient l’étoffe de mes vêtements. Je pleurais nerveusement en grinçant des dents. Je ne pensais même plus à la mort de mon père. Il n’y avait que cette main, posée sur mon dos, cette charogne qui me souillait, cette araignée de peau nue, rose, aux pattes froides, si froides…

» J’ai eu l’impression de rester des heures ainsi, à griffer le sol en me retenant de hurler. “Si tu cries tu deviendras fou, me répétais-je sans cesse, et on t’enfermera dans un asile où tu continueras à hurler pour le restant de tes jours !” Enfin les flics sont arrivés et ils m’ont dégagé. Après j’ai eu une crise nerveuse et je suis resté trois semaines sans aucune réaction. Les toubibs me croyaient catatonique. On m’a mis un an dans une école pour attardés mentaux. Là j’ai eu vraiment de la chance de ne pas devenir définitivement cinglé. Plus tard, avant de partir pour l’armée, mon frère aîné, Bobby, m’a donné une petite boîte de fer remplie de choses métalliques qui s’entrechoquaient. C’étaient les balles et les plombs qui avaient tué mon père. Je ne sais pas comment il avait réussi à les récupérer. J’ai toujours la boîte. Je ne l’ai jamais ouverte. De temps à autre je la secoue en me disant que Bobby s’est peut-être foutu de ma gueule et qu’il n’y a rien d’autre dedans que des cailloux…

— Pourquoi ne pas le lui demander ?

— Parce qu’il est mort. Son hélicoptère s’est crashé au cours d’une manœuvre dans le désert de Sonora. Il est mort, comme mon père, et ma mère… Et moi je reste le seul survivant, et j’écoute le tac-tac d’une petite boîte en fer qui grelotte comme un maracas.

Un ululement retentit dans l’obscurité. Bonnix tressaillit.

— C’est Losfred, dit-il en se redressant, la chasse reprend, ils ont localisé un autre animal. Venez, Sarella, ne restez pas en boule, vous avez l’air d’une marmotte.

David rejeta bravement la cape. Le froid lui mordit le ventre.

« Tu n’as aucune résistance ; songea-t-il amèrement, voilà où t’ont mené toutes ces heures passées devant la télévision à manger des yaourts au miel. Tu aurais dû faire des abdominaux, et des pompes, tous les jours, par tous les temps, en slip sur le balcon. »

Ils se glissèrent doucement dans les fourrés. La rosée ruisselait sur eux en averse froide. Ils escaladèrent enfin un monticule d’où l’on voyait la mer.

— Bientôt reviendra le temps de la vie sauvage, rêva Bonnix. Cet holocauste, c’est une véritable chance qui nous est offerte… une rédemption.

Ils coururent au hasard une bonne heure durant, poursuivant des ombres, se laissant guider par d’étranges cris. David titubait de fatigue. Il avait les pieds en sang et criblés d’épines. L’exaltation du début l’avait abandonné, il n’était plus qu’un enfant épuisé et meurtri aux mollets lacérés par les ronces.

— On rentre, annonça enfin Bonnix en faisant volte-face, c’est fini pour cette nuit. Dans quatre heures la cloche sonnera le réveil, et en vous attablant au réfectoire vous pourrez regarder vos camarades avec un mépris légitime. Vous aurez la satisfaction d’avoir vécu une nuit de chasse et de sauvagerie alors qu’ils n’auront fait que dormir comme des niais. Alors vous sentirez une petite flamme s’allumer dans votre poitrine, et vous penserez : je ne suis plus comme eux, je ne suis plus un mouton qu’on taloche et qu’on prive de dessert ou de télévision. Mes griffes et mes dents sont en train de pousser, je suis presque un fauve, un seigneur de la nuit, et les cochons de guimauve sont mes valets !

David battit des paupières. Il n’avait plus la force de répondre ou de poser des questions. Le retour lui sembla interminable, et c’est en boitillant qu’il gravit les marches du grand escalier menant à la terrasse. Shicton-Wave et les autres se rhabillaient déjà. Bonnix les imita et disparut sans un mot. Brusquement David se retrouva seul et nu, face au pot de graisse vide. Il enfila ses vêtements et gagna sa chambre.

Moochie dormait en ronflant. David se glissa dans la salle de bains et passa sous la douche. Il fut horrifié par l’état de son corps. Son torse, son ventre et ses jambes étaient constellés d’estafilades et de cloques. Les ronces avaient allumé d’horribles démangeaisons sur sa peau et il dut aller puiser dans la pharmacie de Moochie pour se procurer une pommade analgésique. Barbouillé d’onguent, il se glissa entre ses draps et ferma les yeux.

« Cette nuit, je n’aurai pas besoin de cachet bleu », constata-t-il avec satisfaction.